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L'entretien FOOTENGO - Daniel JEANDUPEUX : "Quand la France se tourne vers l'Espagne pour comprendre le football..."

Elégant lorsqu'il était joueur, avant qu'un tacle assassin ne lui brise une jambe, Daniel Jeandupeux l'est resté après avoir raccroché les crampons. En passant de l'autre côté, l'ancien international et sélectionneur suisse fait partie des rares à avoir conservé ses idéaux de jeunesse. Dans la lignée de ses inspirateurs et modèles, Suaudeau, Guillou ou Wenger, il aura passé plus de trente ans à défendre une certaine conception du football et de son jeu. Après avoir innové avec le Toulouse FC, osé avec le Stade Malherbe de Caen et bâti avec Le Mans UC, tout en jetant les bases du football suisse du futur, l'actuel conseiller du président Legarda au MUC se réjouit de la réussite d'un football espagnol qui a prouvé qu'on pouvait tout à la fois gagner et bien jouer. Quand le rêve devient réalité. (par Johan Cruyff)


Daniel Jeandupeux fut le premier entraîneur à adopter la défense de zone en France avec le TFC dans les années 80.
Daniel Jeandupeux fut le premier entraîneur à adopter la défense de zone en France avec le TFC dans les années 80.
M. Jeandupeux, vous classe-t-on au bon endroit lorsqu'on se permet de vous associer aux Wenger, Suaudeau et autre Guillou parmi les techniciens qui, en France, ont la même philosophie du football ?
J'ai effectivement toujours été plus proche de cette tendance là, cette vision du football que des gens comme Coco (Suaudeau) ou Jean-Marc (Guillou) ont inculqué à leurs équipes. Et il se trouve, en plus, que ce football là gagne en ce moment car il correspond à ce que pratique le Barça de Guardiola un entraîneur qui, sans en avoir l'air, est en train de se fabriquer un palmarès exceptionnel. Sans me comparer à lui évidemment, mais pour illustrer votre question, lorsque j'étais entraîneur de Caen, nous nous étions qualifiés pour une coupe d'Europe avec un seul joueur à vocation défensive dans l'équipe, en l'occurrence Benoît Cauet. Mais qu'on soit bien d'accord, cela ne voulait pas dire qu'il ne fallait pas défendre mais plutôt qu'on faisait tout pour avoir la possession du ballon le plus souvent possible. C'est une synthèse de cette philosophie.

Avant que le Barça gagne, on a longtemps considéré cette approche du football comme utopique, idéaliste... Qu'en pensez-vous ?
C'est vrai. Chacun fait avec son vécu, sa formation, sa personnalité... Mais ce qui est extraordinaire c'est que la méthode soi-disant irréaliste de Jean-Marc Guillou par exemple, dans un contexte de travail qui n'est pas forcément propice au football, a donné des résultats remarquables. Son académie a quand même fourni beaucoup de joueurs professionnels qui font désormais partie des meilleurs clubs d'Europe, à l'image de Yaya Touré à Manchester City. Sa réussite et celle de tous les autres, passés dans les clubs français et européens, démontre que cette démarche est la bonne. Attention, elle n'est pas la seule car il y a la place pour tout le monde et pour des visions plus réalistes à l'image de ce que prône un Mourinho, même s'il bute depuis un certain moment sur le problème posé par le jeu de Barcelone. Mais cette tendance peut aussi basculer.

"Voilà qu'un pays, l'Espagne, qui a longtemps eu un football "de muerte" parce qu'il était violent, se met à gagner après avoir profondément changé son approche."

L'éducateur et le technicien que vous êtes doit quand même sacrément se réjouir de voir la réussite du modèle espagnol en ce moment, non ?
Lorsqu'ils sont en possession du ballon, on a l'impression qu'ils jouent une partition collective comme le faisait le Nantes de Suaudeau ou même le Strasbourg de Gress en 1979. Ce football éthique basé sur l'intelligence prouve qu'il peut aussi gagner. Mais attention, c'est une forme de football qui consomme beaucoup d'énergie et qui s'use aussi très vite car il repose pas mal sur la fraîcheur physique et mentale des joueurs.

Peut-on comparer l'influence du Barça des années 2010, avec l'Ajax des années 70 ou le Milan AC des années 1990 ?
Dans l'influence certainement car, au delà du jeu, il s'agit d'équipes qui gagnent ou ont gagné donc qui ont forcément été copiées. Par contre, dans l'analyse du jeu, il n'y a pas beaucoup de points communs entre l'Ajax et le Barça d'aujourd'hui sinon, comme avec le Milan AC du reste, dans cette influence des Néerlandais. C'était Cruyff dans l'Ajax de Rinus Michels ou dans le Barça de Guardiola aujourd'hui. C'étaient Rijkaard, Gullit et Van Basten dans le Milan AC de Sacchi. Même si je pense que les Italiens prenaient plus de risque que le Barça qui, en s'assurant la possession du ballon, se met davantage à l'abri. Guardiola a peaufiné, affiné le modèle mis en place par Cruyff, avec davantage de vitesse et de technicité. A côté de la puissance du football total développé par l'Ajax, le Barça c'est les beaux arts (rires) !

Le football français et la DTN ont-ils raison de copier ce qui fait en Espagne pour essayer de reprendre la main en Europe après avoir beaucoup vanté le style des champions du monde 1998 ?
La DTN se tourne vers les Espagnols pour comprendre le football après être parti sur des schémas bien différents qui privilégiaient la puissance physique et athlétique et l'exploit individuel. Mais je crois surtout que c'est la première fois en France qu'on parle vraiment de jeu car on s'est aperçu qu'une équipe qui en faisait beaucoup (de jeu), comme l'Espagne, parvenait à gagner et à dominer sur le long terme. Jusqu'à présent, les vainqueurs étaient les plus réalistes, pas les plus doués techniquement ni ceux qui avaient le schéma collectif le plus élaboré. Avant, que ce soit les Hongrois, les Hollandais ou même les Français d'Hidalgo; tous butaient invariablement sur le football germanique ou italien. Il n'y avait que le Brésil qui faisait rêver avec son style mais comme c'était le Brésil on se disait qu'il ne servait à rien de les copier car on ne pourrait pas faire pareil. Or, voilà qu'un pays, l'Espagne, qui a longtemps eu un football qu'on qualifiait "de muerte" parce qu'il était violent, se met à gagner après avoir profondément changé son approche. On s'est aperçu que la culture nationale d'un pays était influençable car c'est une vague de fond qui a transformé l'Espagne depuis les années 70.

Le 1 octobre 1977, un tacle du Marseillais Marc Berdoll met un terme à sa carrière.
Le 1 octobre 1977, un tacle du Marseillais Marc Berdoll met un terme à sa carrière.
Pourtant, en la matière, le football à la française hérité du grand Reims et prolongé par Hidalgo avec les Bleus dans les années 80 se rapprochait pas mal du football espagnol actuel !
Lorsque je suis arrivé en France dans les années 70, les techniciens français étaient tous influencés par la réussite des Verts de Robert Herbin. En instaurant une dimension physique et mentale à son football, des valeurs qui ne faisaient pas partie de l'ADN du foot français de l'époque, l'AS Saint-Etienne avait réussi à tenir tête aux clubs allemands et anglais. On a tellement voulu combler ce retard là qu'on en a oublié ce qui faisait la force du football français. C'est comme le "french flair" au rugby, on l'a perdu au profit d'autres valeurs qu'on a certainement trop développées au détriment de l'intelligence de jeu, de la capacité à jouer ensemble etc. La dernière fois que nous avons joué contre la Roja ? Aie, aie, aie... ! On avait dix ans de retard.

A 63 ans, et après avoir pas mal bourlingué à un peu tous les postes techniques dans différents clubs en France et en Suisse, quelle image pensez-vous avoir dans le paysage du football français et européen ?
Il est bien difficile de savoir ce que les autres pensent de vous. Pour lire certains collègues ou journalistes, je pense être considéré comme quelqu'un qui a su innover. De temps en temps, je tombe sur une interview d'un ancien joueur que j'ai pu avoir à Toulouse et qui se souvient que nous avions été les premiers au début des années 80 à jouer en zone défensivement alors que tout le monde jouait avec un libéro décroché et un stoppeur. D'autres joueurs à Caen ont gardé en mémoire cette équipe qui n'était composée que de joueurs à vocation offensive mais qui pourtant avait obtenu son billet européen. Dans d'autres endroits, j'ai pris moins de risque car il faut aussi savoir s'adapter aux circonstances. Mais ma vision du football n'a jamais varié.

"Depuis plus de quarante ans, je suis passé par toutes les cases du football et à chaque fois que je suis tombé sur un projet nouveau, je suis reparti comme en quatorze."

N'éprouvez-vous pas de regrets de ne pas avoir davantage connu de clubs de haut niveau, de ne pas avoir disputé davantage de matchs de coupe d'Europe par exemple ?
Joueur, j'étais plutôt du style sprinteur, capable de vite sentir les priorités, les failles... Je n'étais pas très endurant. Or, le métier d'entraîneur est fait pour les marathoniens. Ma force a toujours été d'aller au plus vite vers la mise en place de certaines stratégies pour mettre les équipes sur les bons rails et essayer de la faire jouer avec ses qualités. Ensuite, pour peaufiner et s'inscrire dans la durée, j'avais plus de mal. J'avais tendance à m'user un peu. Je suis une personne créative qui aime les grands chantiers, qui aime bâtir mais qui n'est pas forcément faite pour la gestion au quotidien. J'ai toujours admiré et envié la capacité des Suaudeau, Ferguson, Wenger, Roux... à durer dans un même club dans un idéal de fonctionnement. Mais ça ne fait pas partie de mes caractéristiques. Si vous mettez une Formule 1 au départ des 24 heures du Mans, elle ne gagnera pas. Il me faut choisir mes courses.

Les sites Footengo font la part belle au foot amateur. Quelles relations avez-vous avec la base depuis votre poste de conseiller présidentiel du Mans UC ?
On a surtout des relations avec les clubs amateurs lorsqu'on est entraîneur en activité car on est souvent invité par des amicales d'éducateurs, par les clubs. Je ne suis plus dans l'actualité donc je ne suis plus invité (rires) ! Pourtant, au Mans, nous sommes un club ouvert qui est prêt à écouter tout le monde. En ce moment, je suis en relation régulière avec le club de Sablé sur Sarthe car ils ont mis en place un tournoi international de jeunes. Sinon, ma relation au foot amateur a pu passer par mes écrits sur les entraîneurs ou les entraînements, car j'ai fait le tour du monde pour découvrir toutes les facettes des coachs et de leurs méthodes. J'ai aussi pu susciter de l'intérêt à travers mes chroniques dans France Football. Depuis, en France, plus personne ne fait appel à moi (rires) ! Par contre, je suis invité prochainement au Québec pour faire une animation sur l'entraînement des attaquants.

A 63 ans, Jeandupeux a le même regard curieux et avisé sur le football contemporain.
A 63 ans, Jeandupeux a le même regard curieux et avisé sur le football contemporain.
Quelle image a Le Mans UC dans son environnement le plus proche ? Est-elle dégradée comme peut l'être celle du foot pro depuis quelque temps ?
Pendant longtemps, la Ligue 2 était le niveau maximum atteint dans la région. Aujourd'hui, six des joueurs de l'effectif du Mans sont passés par notre centre de formation dont quatre sont issus de la région. Voilà où se situe la relation avec le football amateur. Enfin, les gens ne pensent plus comme ce fut le cas auparavant qu'on leur vole les joueurs ! C'est un énorme progrès. Nous n'avons plus cette animosité qui parasitait nos relations. Il est devenu logique qu'un jeune joueur sarthais de la région vienne tenter sa chance chez nous car il sait que nous sommes un club qui peut lui offrir cette possibilité. Nous ne sommes jamais allés chercher de vieux pros pour faire nos équipes.

Vous vous êtes aussi longtemps spécialisé dans le recrutement de jeunes joueurs plein de talent à l'image de Romaric, Gervinho, Sessegnon... ?
Nous ne le pouvons plus car notre effectif a été amputé de 80% il y a deux ans. Il ne permet plus aux nouveaux et aux plus jeunes de disposer de soutiens solides pour s'exprimer comme ont pu s'exprimer ceux que vous avez cité en intégrant des groupes déjà constitués et solides. Car les Romaric, Sessegnon ou Gervinho, avant de devenir ce qu'ils sont devenus, ont commencé chez nous comme remplaçants. C'est parce qu'ils bénéficiaient de points d'appuis dans des collectifs bien rodés qu'ils ont eu le temps de s'affirmer.

Vous avez été sélectionneur suisse pendant deux saisons, que pensez-vous de la situation de Laurent Blanc en ce moment, empêtré dans des négociations sur son contrat ?
Il est difficile de se prononcer car on ne connaît pas la nature exacte de ces discussions. Pour avoir longtemps effectué toutes les négociations au Mans, je suis conscient de la difficulté de la tâche, des échanges, des demandes acceptables ou non acceptables... Il y a sûrement quelque chose que nous ignorons dans la boite noire. Blanc a fait du bon boulot et a rapidement relancé une nouvelle dynamique après la Coupe du monde alors qu'il y avait de sacrés problèmes à régler. Au niveau de l'image des Bleus, des résultats, de la cohésion du groupe, c'est bien. L'équipe n'est pas encore toujours performante mais ça peut venir. En tout cas il a jeté les bases pour que ça revienne. En tout cas, si Blanc ne devait pas continuer, je vois bien quelqu'un comme Arsène Wenger prendre la suite. Il continuerait dans la même direction car les deux ont un peu la même vision du football.

Wenger et Blanc même combat ?
N'oubliez pas qu'à ses débuts à Monaco Arsène prônait un style de jeu plus direct, je dirais plus germanique, que ce qu'il fait depuis qu'il est à Arsenal. Quand à Blanc, il est fidèle au joueur qu'il était, il comprend le foot aujourd'hui comme il le jouait hier. Comme il n'était pas un super athlète, il compensait par une intelligence de jeu au dessus de la moyenne.

Et vous, comment voyez-vous votre avenir désormais ?
Je suis trop vieux pour ce poste (rires) ! J'ai encore envie de faire plein de choses, notamment d'intervenir en tant que consultant. Il existe des audits commerciaux ou comptables, pourquoi ne pas en envisager au niveau sportif ! Ça me plairait. Quand à ceux qui me diraient : "S'il est si fort que ça pourquoi il le fait pas chez lui ?" Je réponds tout de suite qu'il est toujours plus facile d'intervenir dans un club avec des yeux neufs et neutres. Voir les dysfonctionnements est une chose, les modifier en est une autre beaucoup pus difficile à effectuer dans son propre club car ça peut passer pour de la critique et être mal perçu. On se désolidarise parfois en mettant le doigt sur ce qui ne va pas. La difficulté est ensuite d'intervenir et de pousser les gens à changer. Sinon, pourquoi pas endosser le rôle de directeur sportif une dernière fois dans un pays du monde que je ne connais pas. Depuis plus de quarante ans, je suis passé par toutes les cases du football et à chaque fois que je suis tombé sur un projet nouveau, je suis reparti comme en quatorze. Je ne veux pas tomber dans la routine. Je suis un homme de créations et d'envies...

Propos recueillis par J.C.

L'entretien FOOTENGO - Daniel JEANDUPEUX : "Quand la France se tourne vers l'Espagne pour comprendre le football..."
DANIEL JEANDUPEUX
Né le 7 février 1949 à Saint-Imier
Parcours :
Joueur : La Chaux de Fonds (1967-71), FC Zurich (1971-75), Girondins Bordeaux (1975-79), FC Zurich (1980-83)
Palmarès : champion de Suisse 1974 et 1975, coupe de Suisse 1972 et 1973, meilleur buteur de D1 suisse en 1974 (22 buts)
International, 34 sélections (2 buts)
Entraîneur : FC Sion (1979-80), FC Zurich (1980-83), Toulouse (1983-85), Pluvigner (1985-86), Suisse, sélectionneur (1986-88), FC Vaduz (1988-89), SM Caen (1989-94), RC Strasbourg (1994-95), SM Caen, directeur sportif (1997-2000), Le Mans (février-décembre 2004), Le Mans, dirigeant (2005-février 2009), Le Mans (février-mai 2009), Le Mans, conseiller du président (depuis 2009).
Palmarès : coupe de Suisse en 1980, champion de Suisse en 1981, coupe Intertoto 1995. Elu entraîneur de l'année 1991 en Ligue 1. Prix du fair-play 2004.
Pour consulter son site personnel


Samedi 11 Février 2012


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